En mars nourrir !

Pour une fois commencer par une injonction n’est pas coutume. Les chaleurs de février ont provoqué un démarrage en trombe des colonies. Les couvains sont surdimensionnés, mais les populations encore trop peu nombreuses et les fleurs pas assez abondantes pour apporter tout le nectar nécessaire. Les stocks sont au plus bas dans bien des colonies, quelques jours de froid, les abeilles vont consommer en masse du sucre pour chauffer ces grande surfaces  de couvain et ce sera la casse assurée en cas de disette.

Le nectar collecté et le miel sont d’abord des combustibles avant d’être des aliments selon l’expression de Jörgen Tautz le chercheur allemand auteur de cet excellent ouvrage de vulgarisation scientifique « L’étonnante abeille ».

Pour le reste il faut préparer des cadres cirés ou amorcés. Dans les zones de colza les cadres amorcés sont construits en un temps record. Avec peu de cire on obtient de beaux rayons biens droits à condition que la ruche soit bien positionnées à la verticale et l’horizontal puisque les abeilles construisent en suivant la gravitation.

Ces rayons sont indemnes des spores des maladies et des pesticides et autres acaricides que nous introduisons dans les ruches contre varroa. Avec des cires produites uniquement par les abeilles le nid à couvain est le plus sain possible.

Attendons nous à des essaimages dès mi mars comme l’an passé. J’ai déjà vu une cadre avec des cellules royales fin février dans un rucher proche de Lyon. La taille des couvains actuellement laisse entrevoir ce risque.

Pour limiter ce risque mettre une hausse vide sous le corps sur le plateau de sol. Les cirières en mal de constructions allongeront les rayons sous les cadres, lors de futures visites si ces rayons ont été construits ils seront principalement peuplés de couvains de mâles qui une fois operculés seront découpés pour réduire la pression du varroa qui va nicher préférentiellement dans ces cellules de mâles.
En plein été le abeilles au lieu de faire la barbe dehors resteront dans cet espace. Et en hiver ce volume fait un tampon en cas de forts vents limitant le refroidissement du nid à couvain.284 rayons de bourdons surnumeraires à detruire pour lutter contre varroa

Néanmoins pour la visite de printemps  il faut attendre encore un peu, que l’on ait des journées chaudes assez régulièrement, que les colonies soient bien fournies en abeilles pour que la remontée en température soit facile pour les abeilles et relativement rapide. On dit qu’il faut près de 3 jours pour que les abeilles aient retrouvé la température idoine au sein des couvains après une visite importante. Restons prudents.

Apiculture naturelle

Qu’est-ce que l’apiculture naturelle ?

Cette question m’est souvent posée.  C’est un mot assez courant, vendeur, mais rarement défini. Bien que sujet à polémiques j’oserai quelques points de repère puisque le sens de ce mot en apiculture n’est pas stabilisé.

Le terme est à géométrie variable et il y a presque autant de nuances que d’auteurs. Il concerne les techniques de productions, les objectifs de l’apiculteur, les races d’abeilles. Ces trois dimensions se conjuguant bien évidemment. Pour certains il fait aussi référence à des conceptions de type politique qui contestent un ordre social de domination de l’homme sur la nature autant qu’une masculinité dominante.

L’opposition au productivisme agricole

Une première signification s’oppose à apiculture productiviste, intensive, parfois peu respectueuse de la nature des abeilles, voire en contradiction avec leur cycle biologique. Par exemple anticiper les floraisons par des nourrissements spéculatifs qui engendrent une ponte très précoce de la reine alors que l’environnement floral n’est pas au rendez vous. Technique utilisée par ceux qui souhaitent faire des productions de miel sur les toutes premières floraisons de printemps.

 En opposition à ces pratiques, une apiculture « naturelle » essaierait de suivre au mieux le développement « naturel » des colonies en phase avec les cycles floraux sans trop intervenir, sauf absolue nécessité et  sans multiplier les visites.C’est une apiculture peu interventionniste. Elle n’exclue pas de rechercher des races d’abeilles douces, qui se mettent en hivernage spontanément. Dans ce cas, le volume de production du miel n’est pas un critère de performance lié à l’apiculteur, c’est le surplus que donne la nature. Mais d’une nature néanmoins accompagnée pour que l’apiculteur puisse quand même trouver plaisir à élever des abeilles voire vivre de son travail. C’est une apiculture plutôt extensive qu’intensive, utilisant peu la transhumance comme mode de production de miels diversifiés. les exploitations sont constituées de multiples ruchers afin d’assurer une variété d’environnements floraux.

La nature rien que la nature

Pour d’autres, apiculture naturelle s’accompagne d’une absence d’intervention de l’apiculteur. Pas de traitement contre varroa, ou alors des traitements uniquement avec des produits naturels ou des acides organiques. Pas d’apport de nourriture pour provoquer et soutenir la ponte de la reine. On laisse les colonies évoluer en harmonie avec les floraisons. Pas ou peu de visites c’est à dire une en début et une autre en fin de saison tout au plus.

L’objectif est de ne pas entretenir de lignées fragiles, inadaptées à l’environnement du rucher afin d’éviter la « domestication » de l’abeille. C’est à dire comme on le fit avec la plus part des animaux de rente que l’on élève et qui, sans l’intervention de l’éleveur, mourraient laissés à eux même.

L’abeille est un insecte sauvage n’essayons pas de contredire cette qualité. C’est une approche qui, dans certaines conditions, réussit parfaitement.

La récolte de miel sera vraiment très limitée, Mais si l’environnement ne leur est pas défavorable notamment du point de vue des pesticides c’est jouable. J’ai un exemple près de chez moi sur des friches industrielles de la chimie lourde lyonnaise. Certaines années les colonies dépérissent, d’autres elles explosent, mais le rucher n’a jamais été renouvelé depuis une vingtaine d’années, il fluctue en nombre de ruches au gré de la météo de chaque année. Les années favorables le rucher compte une dizaine de colonies, les années moins fastes il en reste trois. C’est une apiculture qui fournit le miel nécessaire à la famille de l’apiculteur. C’était l’apiculture ancienne avant pesticides et varroa. Dans un livre d’agronomie du milieu du 19° siècle j’y ai trouvé deux indications intéressantes.

– La récolte se fait fin mai en retirant les rayons de miel en bordure du nid à couvain. Ce sera le  miel restant de l’hiver et celui du début du printemps.  Puis on laisse la colonie vivre jusqu’à l’année suivante.

– La seconde indication est économique : l’élevage des abeilles, des poules et des lapins est non rentable mais les fermes en ont pour leur apporter des denrées alimentaires intéressantes. Ce sera l’apiculture « productiviste » de la seconde moitié du XX° siècle qui permettra l’existence d’exploitations apicoles.

Dans d’autres environnements moins favorables que ces friches humides et sans pesticides cette stratégie obère toute récolte, les abeilles peuvent survivre sous condition de ne pas leur prendre de miel. En leur prenant leurs réserves et notamment celles de l’été, nous réduisons leurs capacités de chauffage et les obligeons à refaire des stocks avec du sucre apporté en substitution ce qui est une opération épuisante et fait hiverner des abeilles vieillies d’avance.

Enfin dans d’autres environnements, l’apiculture naturelle est impossible, ce sont les déserts alimentaires (absences de haies, de pairies fleuries, de bois et buissons), les zones d’agrochimie ou de cultures qui ne produisent plus de nectar.

Les conservatoires

Certaines des conditions d’une apiculture non interventionniste sont celles imposées aux apiculteurs présents dans des conservatoires de l’abeille locale. Dans ces zones très importantes pour assurer le maintien ou l’émergence d’écotypes, les amateurs, comme les professionnels d’ailleurs, se doivent de respecter les règles d’élevage imposées par le conservatoire. L’objectif n’est plus la production du miel mais la production de la plus grande variabilité génétique des colonies. D’un conservatoire à l’autre les cahiers des charges peuvent varier de manière importante allant de l’absence totale d’interventions humaines à la sélection pour retrouver des abeilles noires, locales, capables de productions de miel intéressantes et dont l’agressivité et relativement limitée.

Quid de l’abeille dans la nature ?

Dans la nature, hors zones urbanisées, l’habitacle de l’abeille le plus courant et le mieux adapté est le tronc d’arbre creux doté d’une bonne épaisseur de bois.

Cet habitacle très isolé tout en hauteur favorise le développement du couvain par la chaleur et le niveau élevé d’humidité qui y règne. Le stockage du miel au sommet opère un effet de tampon thermique. Cette situation semble défavorable à la multiplication du varroa de sorte que ces colonies dont on ne prend pas le miel sont souvent présentes dans ces ruches « naturelles » de nombreuses années. Le tronc d’arbre fournissant un habitacle de petite dimension, l’essaimage est  annuel voir plusieurs fois par an. Les ruptures de couvain engendrées par les essaimages ralentissent très fortement le développement du varroa ce qui expliquerait la longue vie de ces ruches naturelles. Cette naturalité de la vie de ces abeilles sauvages est fortement impactée par la déforestation ou les plantations de forets de rente avec des arbres qui n’offrent pas cette capacité de produire des tronc creux ou qui sont exploitées justement avant que les arbres soient suffisamment vieux. Les troncs d’arbres creux sont des châtaigniers, des chênes, des tilleuls, des robiniers faux acacias…DSC_5096_small

Dans ces forets, les colonies essaiment régulièrement ce qui assure le renouvellement des reines et maintient de ce fait une forte dynamique de ces essaims. En ville les cheminées remplissent cet office et l’abeille est, de très longue date, une voisine méconnue des urbains.

Les races d’abeilles

Développées pour améliorer les rendements en miel, propolis ou pollens, les races artificielles comme la Buckfast ou l’introduction de races issues d’autres pays ont hybridé les races locales. Les mâles parcourent de très longues distances allant de ruchers en ruchers ils assurent un brassage génétique constant. Les reines se font féconder dans un espace n’excédant guère le kilomètre autour du rucher. Ainsi la recherche de races locales ne peut se faire que dans des lieux où l’espace de déplacement des mâles est relativement limité par des configurations géographiques contraignantes. Le retour aux races locales est, de ce fait, un exercice de très longue haleine et complexe. Par exemple, en Allemagne où les bombardements de la seconde guerre mondiale avaient détruit nombre d’exploitations apicoles, l’introduction massive de reines de souche Carnica (abeille originaire d’Europe centrale, de la Carinthie Etat d’Autriche limitrophe de l’Italie et  de la Slovénie) a fait dire à des chercheurs que l’abeille noire locale allemande était désormais la Carnica. Il semblerait que des travaux de recherche récents sur l’abeille noire allemande auraient permis d’en retrouver la trace.

Pour beaucoup d’apiculteurs qui recherchent une abeille facile à élever et douce, la notion d’abeille locale sélectionnée par des éleveurs habitués à cet exercice répond à cette attente.

La ruche kenyane ou KTBH

Les types de ruches pour une apiculture « naturelle ».

Dire que la ruche Warré ou la Kenyane sont des ruches « naturelles » a peu de sens car les conditions d’isolation et de conservation de la chaleur y sont nettement insuffisantes. Ce n’est pas parce qu’un format de ruche ressemblerait à un tronc d’arbre ou à une pratique apicole africaine que cette ruche a des caractéristiques convenant aux abeilles.

Ma Kenyane faite de planches de coffrage de récupération

Ma Kenyane faite de planches de coffrage récupérées

Les apiculteurs ont imaginé des ruches adaptées à leur propre confort pour exploiter le miel des abeilles mais pas pour reproduire au mieux leurs conditions d’existence. C’est le cas de nos ruches cubiques à parois minces. Car que valent en isolation les 25 mm d’épaisseur de nos planches face aux 80 à 140 mm d’épaisseur des parois des troncs d’arbres creux ? Or, la qualité de la conservation de la chaleur est fondamentale pour la survie des colonies. C’est un paramètre rarement pris en compte par les apiculteurs

Ruche imitant le tronc avec une hausse datant de la fin du 19°

Ruche imitant le tronc avec une hausse, datant de la fin du 19°


Autant dans nos contrées d ‘Europe nous sommes obsédés par le froid hivernal, autant dans les pays africains c’est l’excès de chaleur l’été dont il faut protéger les abeilles pour leur éviter un travail trop conséquent de recherche d’eau pour rafraichir les colonies et leurs couvains. Nos canicules à répétition vont mettre à l’honneur les travaux des chercheurs des années 1950 / 60 sur le thème de la régulation thermique des ruches l’été.

On remarquera que l’apiculture sous appellation biologique ne reprend pas ces considérations sur l’importance de la thermorégulation des ruches pour la qualité de vie des abeilles. Or, par définition le « bio » vise le respect de l’animal,  de la nature, mais ignorer l’importance de la qualité de l’habitat des abeilles pour améliorer leur survie rend, de fait, cette définition approximative. Le « bio » est acheté davantage par référence à la santé humaine plutôt que par la nature des conditions d’élevage, or ce n’est pas le sens des textes.

Le paradoxe de la modernité

Le développement actuel des matériaux d’isolation  pour réaliser des bâtiments bioclimatiques nous permettent, tout en conservant les ruches contemporaines, d’obtenir de remarquables résultats sur le confort des abeilles et le respect de leur cycle biologique : une humidité importante et stable, une température élevée l’hiver, une isolation contre les excès de chaleur l’été, créent des conditions très favorables aux colonies et plutôt défavorables au varroa, du moins l’espère-t-on.

Avec ces pratiques d’isolation, on observe un allongement de la durée de vie des abeilles, de moindres besoins en réserves hivernales, l’inutilité de nourrissements complémentaires etc.

De multiples solutions existent, par exemple les finlandais ont conçu une ruche en polystyrène très haute densité,  ce matériau est utilisé depuis très longtemps pour les ruchette et nucléis d’élevage. Certains apiculteurs ont isolé par l’extérieur les ruches soit avec des matériaux synthétiques soit avec des plaques de liège, ce qui rejoint l’effet des doudounes que les canadiens mettent sur leurs ruches. Marc Guillemain développe depuis les années 1980 une pratique apicole avec des matériaux isolants et réfléchissants placés à l’intérieur des ruches, ses résultats sont très remarquables en matière d’économie d’énergie pour les colonies.

Ces hivers trop doux, des printemps calamiteux et des étés caniculaires nous permettent de vivre une époque intéressante qui met en cause nos pratiques habituelles et sollicite notre imagination et nos recherches.

Auteur Jean Riondet

Apiculteur de longue date, Jean Riondet est un passionné qui aime apprendre et transmettre. Parallèlement à l’entretien de ses ruches, il enseigne l’apiculture depuis plus de 35 ans dans la région lyonnaise. Auteur d’un premier ouvrage, Un rucher dans mon jardin (Nathan, 1995), il rédige depuis l'an 2000 diverses rubriques d'abord dans la revue Abeilles et fleurs, puis dans la revue L'abeille de France. Il anime le blog de conseils apicoles sur Beehoo. Ses ouvrages actuellement disponibles : L'apiculture mois par mois - Le Rucher durable - Installer un premier rucher - Élever ses reines, trois méthodes simples. Il participe activement au Groupement d'action sanitaire apicole du Rhône (GASAR) qui assure la formation continue des apiculteurs du Rhône https://gasarhone.fr/ Jean Riondet est chevalier dans l'ordre du Mérite agricole

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